Benoît Hamon a porté, lors de la présidentielle de 2017, deux propositions jugées iconoclastes : la taxe sur les robots et le revenu universel d’existence. Ancien ministre, il préside aujourd’hui ESS France. Dix ans plus tard, alors que la Silicon Valley s’empare d’une partie de ces idées, nous l’avons interrogé sur ce que l’intelligence artificielle fait au travail, à l’école et à la gauche.
Il y a dix ans, vous portiez la taxe sur les robots dans une primaire socialiste puis dans une campagne présidentielle. L’idée fut alors décriée de toutes parts. Quelle est la généalogie de cette idée ?
J’avais repris une intuition, assez commune, consistant à penser les prélèvements sociaux non plus sur le seul travail, mais en y intégrant la richesse produite par la machine. D’autres options existaient : certains défendaient plutôt une taxe sur la valeur ajoutée, par exemple. Et tout ce travail était adossé à une inspiration philosophique : c’est la pensée de Günther Anders1 : l’obsolescence de l’Homme, la perspective de son remplacement par la machine.
L’idée était assez simple. Si, par l’automatisation et la robotisation, les femmes et les hommes qui travaillaient sont remplacés par des entités qui, elles, ne cotisent pas, alors nous sommes doublement perdants. Le salarié, mis au chômage, devient dépendant de la solidarité collective ; et il n’est pas remplacé par de nouveaux métiers, mais par des entités qui ne contribuent pas à l’effort général. L’idée n’était donc pas de défavoriser ces entreprises, mais de les mettre au même niveau que les autres, pour que la contribution soit équitable.
Les opposants à ma mesure ont prétendu qu’elle était une taxe sur l’innovation. Mais c’est faux ! Là où des gains de productivité sont réalisés, là où le chiffre d’affaires repose sur l’usage de la machine, il n’y a aucune raison que ce chiffre d’affaires échappe à toute contribution. Par ailleurs, j’ai toujours été favorable à l’innovation et j’avais même préconisé d’étendre le crédit d’impôt recherche à l’innovation sociale, c’est-à-dire aux nouvelles formes d’organisation de l’économie ou de la société qui répondent à des besoins sociaux que ni le marché ni le secteur public ne satisfont. Je crois que l’innovation sociale, qui repose toujours sur l’initiative des citoyens eux-mêmes, vient réparer les défauts du système et concrétise souvent la promesse républicaine d’égalité ; elle devrait elle aussi bénéficier d’un soutien fiscal ou financier résolu de la puissance publique.
Dans votre programme, la taxe sur les robots était adossée au revenu universel. Pourquoi ne pas l’avoir laissée vivre seule ?
Parce que c’est là que se dessine un projet de société. Je partais des valeurs : l’égalité, la liberté, le progrès, l’éducation, la justice sociale… et j’observais qu’elles étaient de moins en moins bien servies par des politiques traditionnelles de redistribution de la richesse. Celles-ci sont devenues obsolètes (le quinquennat de François Hollande l’avait bien montré), fragilisées par un nouveau rapport capital/travail, la mondialisation, l’éparpillement des salariés. Il fallait sortir du cadre et penser différemment, et j’ai trouvé intéressant de reprendre le fil interrompu de la démocratisation de l’économie. Jaurès n’avait-il pas regretté que nous ayons laissé la république à la porte de l’atelier ? 2 Le revenu universel y remédiait en soulageant les citoyens de leur dépendance exclusive aux revenus de l’emploi pour vivre et, ce faisant, en leur redonnant du pouvoir sur leur vie.
Il y a dix ans, je partais de deux métamorphoses déjà certaines : la révolution numérique, d’une part ; le dérèglement climatique d’autre part. Aujourd’hui, j’y ajouterais certainement la transition démographique. Le croisement de ces transformations, rapporté au rapport de force entre capital et travail, justifiait le revenu universel. C’était un moyen de repenser les mécaniques de solidarité et de rouvrir la possibilité d’émancipation, avec un revenu qui complète le salaire. Ce n’est pas la fin du travail, mais l’anticipation du fait qu’il y en ait moins. La taxe sur les robots est venue se greffer de manière incidente, comme un moyen de financer ce projet. Il y avait derrière toute une cohérence philosophique, puisque ce qui crée le problème finance aussi la solidarité. On pouvait alors dessiner les adversaires du projet, ceux qui y faisaient obstacle. Tout cela formait un récit politique, une campagne. On ne l’a peut-être pas emporté, mais le récit demeure. « On résiste à l’invasion des armées, on ne résiste pas à l’invasion d’une idée. » 3 C’est par cette pensée d’Hugo que je commençais mon livre sur le revenu universel. Je crois profondément que nous avons rendez-vous avec le revenu universel, comme nouvel âge de la sécurité sociale.
OpenAI, par la voix de son PDG Sam Altman, vient de publier un « blueprint4 » qui rappelle par endroits votre dispositif : un fonds national abondé par les entreprises d’IA versant à chaque citoyen une participation aux gains, une fiscalité du travail automatisé pour compenser l’érosion de l’assiette salariale qui finance la protection sociale, la semaine de quatre jours à plein salaire financée par les gains de productivité…
Il ne faudrait pas que ce soit une privatisation de la solidarité et des mécanismes de redistribution à la main de ceux qui réalisent précisément des profits colossaux liés aux gains de productivité. Dans la dystopie tech, il y a cette idée : les géants, devenus une véritable puissance politique privée, accorderaient aux plus démunis un filet minimal, une sorte de Medicare privé, pour « éviter l’insurrection ». Il y a, dans le revenu d’existence version Musk, cette idée largement théorisée du côté de la Silicon Valley : il faut faire en sorte que tout cela tienne. Leur revenu de base est un moyen de prolonger l’espérance de vie d’un système dont ils occupent forcément le sommet.
Reste qu’il est nécessaire de penser dès aujourd’hui les transformations à venir, préparer des scénarios et tenir des constantes en matière de politique publique. J’ajoute à ces sujets la question du contrôle public ou citoyen de l’IA, car il y a là, pour nous Européen·ne·s, un danger considérable : si nos économies, nos entreprises et nos services publics deviennent de plus en plus dépendants de l’IA et que nous ne maîtrisons ni les serveurs, ni les puces, ni les modèles (tout étant aux États-Unis ou en Chine), nous sommes perdants du début à la fin. Les enjeux de souveraineté sont immenses.
Ce que je trouve intéressant dans la note d’Altman, c’est qu’elle ouvre et pose un certain nombre de débats que les démocrates devraient porter. J’y vois deux biais. Le premier, c’est que les entreprises d’IA ont toutes intérêt à exagérer les conséquences de leurs modèles en termes de productivité, pour attirer les capitaux et continuer à valoriser leur entreprise. Le second : ce sont les mêmes qui font les ruptures et qui nous vendent les solutions aux ruptures. Or je n’attends pas de la Tech qu’elle m’explique ce que sera la Sécurité sociale de demain, même s’il faut qu’elle ait sa place autour de la table, parce que le dialogue social doit exister. Altman parvient à toucher tout le monde, là où le politique chuchote. Il y a quelque chose de problématique dans cette forme d’effacement du politique.
Faut-il soustraire certains champs à l’IA, ménager des espaces « non mixtes » entre la technologie et l’humain ? C’est l’objet du dernier essai d’Abel Quentin, Sanctuaires5, qui plaide pour des lieux d’où l’IA serait absente.
Je ne suis ni technophobe ni technolâtre. Je suis même un laïc de la technologie. Là où elle nous émancipe, accueillons-la avec joie. Là où elle nous abrutit, là où elle colonise nos vies sans notre consentement, rejetons-la violemment. Gardons la maîtrise des transformations qui impactent massivement la vie et le destin des humains.
Je défends cette idée depuis des mois. Plus largement, il faut nous demander, entre nous, s’il existe des champs où l’irruption de la machine ne doit pas relever de la seule décision d’une entreprise. Je pense notamment ici aux conséquences que cette automatisation peut avoir pour les personnes les plus vulnérables.
Sur ce point, le paradoxe est saisissant. Dans le champ du soin, une expérimentation comparant les réponses d’une IA et celles de soignants à des patients a montré que l’empathie perçue se trouvait plutôt du côté de l’IA. Le soin, et tout ce qui s’y rattache, doit nous conduire à investir à la fois dans l’intelligence humaine et dans les humanités.
L’automatisation appartient depuis longtemps au corpus de la gauche. Qu’est-ce qui l’empêche aujourd’hui de réoccuper ce terrain face à l’IA ? Cette tétanie ne tient-elle pas aussi à une difficulté à se projeter ?
Je me dis que par les algorithmes de leurs réseaux sociaux, les géants de la tech (les mêmes qui veulent emmener les Hommes sur Mars et fabriquer des Hommes augmentés) organisent aussi l’abêtissement des Hommes, comme dans un jeu de vases communicants où l’augmentation de l’intelligence artificielle va de pair avec l’effondrement de l’intelligence humaine.
En matière d’emploi, plusieurs scénarios existent d’une déstabilisation profonde de nos économies et de la cohésion sociale, avec des catastrophes possibles dans certains secteurs d’activité. Les cycles d’innovation atteignent une intensité et une rapidité jamais connues, et les temps d’ajustement de nos économies et de nos sociétés sont beaucoup plus lents : nous ne savons pas si les emplois nouveaux seront assez nombreux, ni si nous aurons le temps, l’énergie et les ressources pour permettre ces adaptations. Le rôle de la gauche est d’anticiper ces trajectoires, pas d’organiser l’adaptation des sociétés humaines à des transformations décidées par les plus riches aux fins d’accroître exponentiellement leur fortune et leur puissance. Je vois deux plans pour répondre à ces enjeux : viser la souveraineté numérique européenne en y intégrant la notion de communs numériques ; redevenir le continent qui investit le plus dans l’intelligence humaine, les savoirs, la recherche et l’éducation.
Et pitié, que la gauche cesse de reprendre le narratif des réactionnaires sur l’incertitude de l’époque. Ce climat d’angoisse ne peut créer qu’une réponse d’ordre et de repli identitaire. Observons lucidement notre environnement. Nous avons plus de certitudes que d’incertitudes. Certitude du dérèglement climatique, qui impose un changement de modèle de développement. Certitude de la révolution numérique, qui pose des questions éthiques, sur le travail, la connaissance, l’information (et donc la liberté de la presse) et soulève des enjeux de souveraineté, de transparence, de sécurité et d’éducation. Certitude de la transition démographique : nous vieillissons, l’Afrique poursuit la croissance de sa population. Aussi les migrations internationales s’intensifieront. L’inclusion devient un vrai projet politique. Ce qui fera la différence demain, ce n’est pas la capacité à fermer les frontières mais le pouvoir d’une société de révéler les talents de la migration. Certitude, enfin, de la fin de l’hégémonie occidentale sur les affaires du monde. La période qui s’ouvre sera donc celle du choc des empires ou bien celle de la coopération. Or nous, Européens, portons le projet de coopération le plus incroyable qui soit, entre des nations qui se sont fait la guerre. Nous avons une expérience à mettre en partage. Ces certitudes appellent plus de démocratie et plus de coopération. Elles ouvrent des boulevards à la gauche.
Le robot est censé être autonome. Or les IA se nourrissent de corpus immenses puisés sur Internet, et reposent sur un travail humain largement invisible : modérateurs au Kenya, annotateurs à Madagascar labellisant des images médicales, « clic-workers » vénézuéliens dans des fermes à microtâches. Ne nous vend-on pas une simple interface, prétendue dénuée d’humanité, alors qu’elle est le produit d’un travail humain ?
Nous sommes là devant un risque réel : que la fonction dévolue à l’Homme se réduise à un travail de vérification et de contrôle. On n’est plus du tout dans les savoir-faire, l’intelligence, la capacité de négociation. Dans cette réification de la tâche humaine, la machine n’est plus là pour soulager l’Homme des tâches les plus pénibles : nous devenons nous-mêmes le prolongement de la machine. C’est l’obsolescence de l’Homme, telle que l’avait redoutée Günther Anders. On robotise notre humanité par les deux bouts : notre intelligence est remplacée par l’intelligence artificielle, et nous voilà de plus en plus fréquemment rétrécis au rôle de serviteurs de la machine, et non l’inverse.
Le politique semble n’avoir aucun contrôle des transformations en cours, la révolution digitale en tête. Il est difficile de prendre du recul, car toutes ces innovations et leurs applications sont guidées principalement, voire exclusivement, par le marché et l’hubris de despotes privés qui se pensent démiurges. Pourtant, l’argent public irrigue ces projets privés pour le développement de l’IA au service de l’armement ou de la surveillance de plus en plus intrusive de la population. Nous n’allons pas nationaliser Tesla, OpenAI ou Microsoft. Mais nous avons un grand enjeu à faire émerger des acteurs publics, ou du moins à pousser le débat sur les communs numériques.
Parallèlement, la puissance publique, de plus en plus pauvre, est sommée d’organiser l’ajustement à des ruptures technologiques dont elle n’a choisi ni la date, ni l’intensité, ni le délai de mise en œuvre, ni les conséquences. S’en remettre naïvement à la théorie de la destruction créatrice de Schumpeter, selon laquelle l’innovation crée plus d’emplois qu’elle n’en détruit, résume le plan des démocraties face aux conséquences sociales de la révolution digitale. On sait pourtant qu’à l’issue de la désindustrialisation de la France, nous n’avons pas transformé tous les ouvriers en employés des services. À l’époque pourtant, nous ne vivions pas à l’heure des transformations et ruptures frénétiques que nous impose l’économie numérique. Il est urgent de mettre sur « pause » et de penser collectivement quels sont nos horizons désirables.
Robert Linhart, dans L’Établi6, raconte comment, en 1968, il s’embauche sur les chaînes de Citroën pour éprouver dans sa chair ce que la chaîne fait à l’ouvrier. Aujourd’hui, la chaîne est invisible, intériorisée, individualisée. Comment former une conscience de classe ?
Peut-être pourra-t-elle élargir le champ du travail. Car que se passe-t-il avec l’IA ? Un renversement symbolique. Tant que les métiers d’encadrement, les cols blancs, étaient les gagnants, et que la masse des cols bleus était emportée par les innovations, le système pouvait tenir. Aujourd’hui, l’IA expose à une vulnérabilité identique le journaliste, le chercheur, l’avocat et l’ouvrier. Et elle met peut-être même certains métiers manuels davantage à l’abri.
C’est peut-être pour cela aussi que la gauche devrait s’y intéresser : des métiers intellectuels mis au chômage, ce sont des gens qui consommaient, qui payaient des impôts : il y a là un vrai sujet de fiscalité et de consommation, qui exige de la régulation. On peut surtout faire émerger une conscience plus large de la vulnérabilité du travail, de l’importance de ne pas dépendre d’un seul travail lui-même exposé aux secousses de l’économie et des innovations — d’où le revenu universel comme garantie. Le fait que ces transformations percutent des métiers qui se croyaient protégés peut faire émerger une conscience plus globale des enjeux de la transformation du travail, et de l’importance de disposer de mécanismes qui garantissent notre autonomie, notre liberté, notre capacité à maîtriser notre destin.
Du côté des solutions : vous présidez ESS France, qui rassemble quelque 200 000 entreprises à la propriété autrement organisée. Peut-on imaginer une IA mutualiste, coopérative, en propriété sociale ? Est-ce un chantier en cours ?
Absolument. Beaucoup d’alternatives non lucratives sont aujourd’hui mises sur la table, dans le champ des messageries comme dans celui des outils d’intelligence artificielle. Ce qui est intéressant, c’est que nous allons aider les citoyens, les consommateurs et les entreprises à y voir plus clair. Nous lançons en juin une marque ESS : on ne sait pas, à l’heure actuelle, si une entreprise relève ou non de l’économie sociale et solidaire. Elle permettra notamment au secteur de la tech qui appartient au champ non lucratif de valoriser l’originalité de ses productions et leur transparence. C’est l’un des domaines où l’on attend beaucoup de la marque ESS, pour proposer des alternatives aux consommateurs, aux citoyens, aux entreprises qui veulent acheter vraiment « responsable ». J’essaie par exemple d’encourager tout le monde à basculer de WhatsApp vers Signal : c’est une fondation à but non lucratif, américaine certes, mais dont les engagements et la charte éthique n’ont rien à voir ni avec WhatsApp ni avec Telegram. Les modèles ESS existent dans tous les secteurs de l’économie ; nous allons faciliter la possibilité de les trouver et de les choisir grâce à cette marque ESS.
De l’autre côté, le Medef veut sensibiliser les élèves à l’IA dès la sixième et former 100 000 salariés par an. Gabriel Attal reprend cette logique sans la définir vraiment. Ces propositions ne font qu’adapter l’institution scolaire et les individus à la logique de l’IA. Que devient l’école républicaine ?
Le Medef a toujours le même rapport à l’éducation nationale : vous devez nous fournir la main-d’œuvre, qualifiée ou non, qui correspond aux besoins de l’économie. C’est une belle illustration de ce qu’a été le macronisme, et c’est un ancien ministre de l’Éducation nationale, Gabriel Attal, qui le porte. Voici sa proposition éducative : le marché veut, donc il faut lui donner ce qui lui manque. C’est la pensée de marché à l’état pur, le degré zéro de la politique. C’est désespérément vide.
L’enjeu éducatif, pour moi, est aujourd’hui considérable. Nous devons penser la manière dont l’intelligence humaine garde le contrôle de l’intelligence artificielle. Pensée comme un progrès (en matière de santé, de relations sociales, d’environnement, de lutte contre le dérèglement climatique), l’IA peut accompagner un nouveau cycle de progrès pour l’humanité, et nourrir notre capacité à déjouer la trajectoire du désastre climatique. C’est peut-être l’occasion, justement parce que cette révolution touche désormais les métiers intellectuels, de repenser la hiérarchie implicite que nous avons acceptée dans l’éducation nationale entre savoirs techniques ou manuels et savoirs intellectuels : ces derniers au sommet, les autres en bas. C’est le moment de repenser l’orientation et l’évaluation des élèves. Nous avons, en France, fait du chiffre, de la note et du classement la clé de la réussite scolaire, tout en prétendant être l’école de l’égalité. La méritocratie républicaine est un mythe que l’école française, championne européenne de la reproduction sociale, dément chaque année.
Nous devons avoir un véritable projet éducatif, et pour une fois, il serait bon de nous inspirer d’ailleurs. Je regarde le Danemark, qui possède une institution remarquable, les højskoler, ce qu’on pourrait appeler « l’école du peuple ». Les gens y vont, sur leur temps libre, suivre en intergénérationnel des apprentissages qu’ils ont choisis. Ce modèle d’éducation populaire part de la demande de savoirs des gens. Pourquoi ne pas répliquer ce dispositif en France ? Avec une sixième semaine de congés payés, facultative, accordée à la condition de s’inscrire dans un réseau d’établissements dédiés à ces enseignements, en ouvrant les collèges et les lycées le week-end, tout ça financé notamment par une partie des fonds de la formation professionnelle. Nous avons les infrastructures dans l’ESS, dans le réseau d’associations de tourisme social, dans les colonies de vacances. On pourrait accueillir toute l’année, et pas seulement en juillet ou en août. Voilà un projet éducatif qui n’est pas seulement la formation initiale, mais l’éducation de toute une vie. Avec la possibilité d’une semaine de vacances mais dédiée aux savoirs et à l’apprentissage.
Redevenir une nation éducative, voilà une ambition pour la France que seule la gauche portera.
Une dernière question, plus civilisationnelle. La tradition spinoziste distingue les passions tristes (la peur, le ressentiment, la haine) qui diminuent la puissance d’agir, et les passions joyeuses (l’amitié, l’espoir) qui l’augmentent. L’IA paraît aujourd’hui une machine à passions tristes. Peut-on en faire un terrain de passions joyeuses ? Le revenu universel de 2017 n’était-il pas, déjà, un tel dispositif ?
Tout à fait. Le temps libre, le temps pour soi, c’est le cœur du projet de la gauche. Le temps de travail peut être un temps d’épanouissement, de réalisation, d’utilité, mais c’est dans le travail choisi, le bénévolat, qu’on se réalise le plus. Il y a là un renversement de la hiérarchie des valeurs.
Les Grecs appelaient la skholè7 ce temps privilégié : le temps de l’amitié, de la relation, le temps du non-travail. Le christianisme l’a renversé, puis le protestantisme, qui a rendu possible l’émergence du capitalisme, a passé un cran supplémentaire8. Au fond, c’est simple : il faut voir l’IA pour ce qu’elle est, un outil. La question est : quelle place lui donnons-nous dans nos vies ? Sommes-nous prêts à lui concéder le droit à l’erreur, comme nous l’avons nous-mêmes, sachant que ses erreurs peuvent avoir des conséquences sur des vies humaines ? Selon les réponses que nous apportons, et elles ne sont pas simples à formuler, il nous faut pouvoir remettre l’IA à sa place.
Le monde est toujours partagé ainsi : il y a ceux qui veulent dominer les autres et useront de l’IA comme d’un instrument de domination et de pouvoir, et ceux qui pensent qu’il n’y a pas de bonheur pour l’humanité avec quelques-uns au-dessus et tous les autres en dessous. Ces derniers veulent le partage du pouvoir, la démocratie, la transparence des décisions, l’égalité. Ils sont convaincus qu’il n’y a pas de liberté sans égalité, ni sans droit. Il faut donc laïciser l’IA, la désacraliser, lui ôter ce caractère aujourd’hui trop sacré, trop mystérieux : cette pensée magique selon laquelle ceux qui la maîtriseraient seraient au-dessus de tout.
Au travail, donc !
- Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme (Die Antiquiertheit des Menschen, 1956). Son concept central est la « honte prométhéenne » et le dépassement de l’Homme par ses propres produits techniques.[↩]
- Allusion au discours de Jean Jaurès à la Chambre des députés, le 21 novembre 1893 : le salarié, « souverain dans l’ordre politique », reste « dans l’ordre économique réduit à une sorte de servage », « chassé de l’atelier ».[↩]
- Victor Hugo, *Histoire d’un crime* (1877), conclusion.[↩]
- OpenAI / Sam Altman, Industrial Policy for the Intelligence Age, avril 2026.[↩]
- Abel Quentin, Sanctuaires, Paris, Éditions de l’Observatoire, mai 2026 (essai).[↩]
- Robert Linhart, L’Établi, Paris, Éditions de Minuit, 1978.[↩]
- Skholè (σχολή) : chez les Grecs, le loisir studieux, temps libéré du travail et consacré à la contemplation, à l’amitié et à la vie de la cité. C’est la racine étymologique de « école ».[↩]
- Benoît Hamon cite notamment ici les travaux de Sylvain Piron, médiéviste et directeur d’études à l’EHESS. Sur le rapport chrétien au travail et à l’économie : L’Occupation du monde (Zones sensibles, 2018) et Généalogie de la morale économique (Zones sensibles, 2020).[↩]