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La transition écologique à pas de tortue

Table des matières

Un demi-siècle après le signal d’alarme tiré par le Club de Rome1, la transition écologique est devenue l’ardente obligation de la politique économique. Les économistes admettent désormais que la croissance s’avère « insoutenable » lorsqu’elle « compromet la capacité des générations futures de répondre à leurs besoins »2.

À l’exception des climato-sceptiques, l’Humanité a pris conscience que son activité économique est la cause de l’épuisement des ressources naturelles et des émissions de gaz à effet de serre (GES) à l’origine du dérèglement climatique. En 1992, le Sommet de la Terre de Rio de Janeiro, tenu sous l’égide de l’ONU, définissait le développement durable (ou croissance soutenable) comme cap à atteindre. Mais il a fallu attendre la COP 28 (Conference of the Parties) en 2023 à Dubaï, soit 41 ans après le sommet de Rio, pour que les signataires de la convention contre le changement climatique s’accordent sur la nécessité de « s’éloigner progressivement de l’utilisation des combustibles fossiles » !

COP après COP, des engagements sont laborieusement pris, voulant tenir compte des responsabilités différenciées en matière d’émission de GES des pays industrialisés et des pays en développement. En 2015, lors de la COP 21, les accords de Paris ont fixé l’objectif d’un réchauffement limité à 1,5 à 2° à la fin du siècle par rapport à l’ère préindustrielle. Une décennie plus tard, cet objectif paraît déjà hors de portée, tant les États tardent à développer les chantiers nécessaires et tant les comportements sont empreints d’inertie.

Anthropocène versus Capitalocène

 

L’être humain semble lui-même avoir créé les conditions irréversibles d’une catastrophe planétaire annoncée. Depuis plus de 10 000 ans, son règne sur la planète définirait ce que d’aucuns nomment l’Anthropocène, ère géologique qui aurait succédé à l’Holocène à la fin du néolithique. L’activité humaine exercerait, depuis lors, un impact sur le devenir de la Terre surpassant les forces géophysiques3. Cette thèse n’est toutefois pas reconnue par l’Union internationale des sciences géologiques.

De surcroît, parce que l’impact de l’activité humaine sur la nature est devenu marquant à partir du tournant des révolutions bourgeoise et industrielle, en s’accélérant à partir de 1945, de nombreux travaux préfèrent le concept de Capitalocène4 pour désigner la civilisation ayant causé l’augmentation et la concentration des gaz à effet de serre, la disparition des espèces animales et la déforestation. Pour ces derniers, ce n’est pas l’espèce humaine en tant que telle mais bien le capitalisme qui porte la responsabilité du changement climatique5.

Les travaux sur le Capitalocène s’inscrivent dans la lignée d’une lecture matérialiste de l’histoire où l’essence de l’activité humaine est de sortir de l’état de nature dans le cadre de rapports sociaux de production6. Le capitalisme n’est pas, de ce point de vue, la « fin de l’histoire » mais une phase transitoire, mettant en mouvement des forces destructrices de ressources naturelles et humaines, appelée à être dépassée.

Dans une optique non productiviste, la raison d’être de l’écosocialisme 7 est alors de réconcilier l’être humain et la nature par l’invention de nouvelles relations sociales, à même d’organiser démocratiquement la production pour entretenir un rapport soutenable à la nature. Dans cette perspective hétérodoxe, la social-écologie est la réponse idoine aux dérèglements économiques, sociaux et environnementaux du Capitalocène, théâtre de phénomènes notoires au cours du demi-siècle écoulé :

  • Depuis les années 1970, les accords de libre-échange se sont multipliés pour supprimer les barrières tarifaires et non tarifaires. Ils ont favorisé le développement des échanges commerciaux et l’intégration mondiale des chaînes de valeur (de l’extraction des matières premières à leur transformation en produits finis), sources d’émissions de GES et de surexploitation de ressources naturelles ;
  • L’empreinte carbone des classes dominantes est sans commune mesure avec celle des classes modestes. Selon Oxfam, les 1 % des personnes les plus riches de la planète (77 millions de personnes) émettent autant de carbone que les 5 milliards d’êtres humains les plus pauvres. En France, les 1 % les plus riches émettent 10 fois plus de carbone que la moitié la plus pauvre de la population ;
  • La responsabilité des pays les plus riches en matière d’émissions de GES est écrasante par rapport à celle des pays pauvres, dont ils ont pillé les ressources naturelles8.

Autant de tendances lourdes que les politiques publiques élaborées en faveur de la transition écologique ne sont pas parvenues, pour l’heure, à contrecarrer.

Les limites des politiques en faveur de la transition écologique

 

L’équation de Kaya9 met en évidence les canaux par lesquels les politiques publiques en faveur de la transition écologique sont susceptibles d’agir. Elle montre que le volume des émissions de GES est le produit de trois facteurs d’ordre démographique, économique et énergétique : la taille de la population, la production par habitant, son intensité en gaz à effet de serre (ou intensité carbone).

La stratégie privilégiée par l’ONU, l’UE et les instances internationales est celle du découplage entre la croissance du PIB et celle des émissions de GES dans une perspective de développement durable. Elle a pour vocation de permettre la poursuite de la croissance sans changer fondamentalement les modes de vie, tout en préservant le climat et les ressources naturelles. Cette stratégie promeut l’exploitation des nouvelles technologies (énergies renouvelables, numérique, intelligence artificielle) et la sobriété énergétique.

Adopté en 2021, le Pacte vert européen Fit for 55 (« Ajustement à l’objectif 55 ») fixe ainsi l’objectif d’une réduction de 55 % des émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2030 et celui de porter à 42,5 % la part des énergies renouvelables dans le mix énergétique des États membres de l’UE. La réforme du marché des droits à polluer et son extension aux échanges avec les pays tiers en constitue le volet central10. Le Pacte vert inclut également une série d’interdictions réglementaires. Il est complété par la création d’un fonds social pour le climat ayant pour vocation d’octroyer des moyens aux États pour qu’ils aident les plus modestes à supporter le coût de la transition écologique.

Outre que l’efficacité du marché carbone reste hypothétique, cet ensemble de règlements demeure parfaitement conforme à la philosophie libérale néo-walrasienne, qui recommande de modifier le comportement des agents économiques rationnels sur des marchés présumés efficients, tout en égalisant les dotations des agents et en harmonisant les règles du libre-échange11.

Le changement du mix énergétique, à la discrétion de chaque État membre, est l’autre volet important de la transition écologique en Europe. Pour autant, la sortie des énergies fossiles représente une condition nécessaire mais non suffisante pour garantir le développement durable. D’une part, la consommation d’énergie est corrélée à la croissance de la production de biens et services de toute nature, elle-même liée à la croissance de la population mondiale. D’autre part, la sortie des énergies fossiles n’implique pas mécaniquement la baisse des prélèvements sur la nature. Le développement du véhicule électrique, la production d’électricité renouvelable, la biomasse, engendrent en effet une augmentation des prélèvements en eau et en minerais importés du reste du monde12.

Par conséquent, la substitution des technologies thermiques fossiles par des technologies moins intensives en carbone doit s’accompagner de gestes et de mesures de sobriété, d’autant plus indispensables que la pérennisation et l’extension à la population mondiale de l’actuel modèle occidental est insoutenable. Selon le GIEC, celle-ci conduirait, à la fin du siècle, à tripler les émissions de CO2, qui passeraient de 6 à 18 milliards de tonnes équivalent carbone par an, à population constante, et à les multiplier par 5, si la population atteignait 10 milliards d’individus.

La sobriété est précisément le maître mot des partisans de la décroissance, qu’ils assortissent de l’adjectif « conviviale », tout en critiquant la thèse pro-nataliste de l’existence d’une « crise démographique »13. Pour s’avérer conviviale pour le plus grand nombre, la décroissance doit, selon eux, être accompagnée d’une importante redistribution. L’objectif est non seulement de rompre avec le modèle productiviste, en produisant et en consommant moins pour réduire l’extraction de ressources naturelles, mais aussi de réduire les inégalités, car les plus aisés ont une forte empreinte carbone, tandis que les plus modestes, trop peu rémunérés, ne sont pas les principaux responsables du réchauffement climatique.

Cependant, dans l’absolu, outre qu’elle compromet le financement du modèle social, la décroissance n’est pas nécessairement synonyme de rupture avec le modèle de développement dominant, a fortiori lorsqu’elle n’est pas « choisie ». Les économies européennes sont déjà en décroissance, sous l’effet de la désindustrialisation, de la baisse de leur potentiel de croissance et de l’austérité budgétaire. Mais cette décroissance subie s’avère d’autant moins « conviviale » que les classes dominantes font désormais sécession envers le financement de l’État social, instrument essentiel de la redistribution.

Dans la pratique, il faut à l’évidence faire feu de tout bois. Les programmes et les politiques en faveur de la transition écologique s’attèlent pragmatiquement à combiner découplage et sobriété, en incitant les agents économiques à modifier leurs choix. La fiscalité écologique et les aides ciblées peuvent exercer un impact sur les choix des particuliers. Le critère de la Responsabilité sociale des entreprises (RSE), la montée de l’État au capital des entreprises stratégiques et les aides publiques conditionnées sont autant de moyens d’orienter l’épargne des ménages et l’investissement des entreprises. Les commandes publiques imposent peu à peu un contenu en production locale et décarbonée14.

Trop partiellement mobilisée, cette panoplie d’instruments ne suffit pas, pour l’heure, à placer la planète sur le sentier des accords de Paris. Un processus de découplage a bien pu être observé depuis les chocs pétroliers des années 1970, mais la transition écologique a-t-elle réellement commencé ? L’Humanité n’a jamais extrait autant de matières premières de l’écorce terrestre. Le nouveau choc énergétique, provoqué par l’intervention américaine en Iran, rappelle crûment la dépendance énergétique du monde entier à l’égard du pétrole et du gaz15.

Les mesures nécessaires peinent d’autant plus à se déployer que le balancier de la lutte sociale et politique s’avère défavorable aux forces susceptibles de les porter. Dès lors, les entreprises financiarisées peuvent se contenter d’un greenwashing de façade sans modifier fondamentalement leur stratégie, reposant plus que jamais sur la mondialisation de leurs chaînes de valeur. Suite à la défaite des Démocrates, le principal pays émetteur de gaz à effet de serre, les États-Unis, a opté pour des choix climato-sceptiques, en abandonnant l’ambitieux Inflation Reduction Act initié par l’administration de Joe Biden en faveur d’une réindustrialisation verte. Sur le vieux continent, la transition écologique s’inscrit explicitement dans la perspective d’un verdissement du modèle libéral en limitant drastiquement le rôle de l’État-stratège, tant les croyances économiques orthodoxes ont la vie dure : le dogme de l’équilibre budgétaire et la sécession fiscale des classes riches interdisent l’adoption de politiques publiques volontaristes, la religion de la libre-concurrence entrave le déploiement des aides d’État, la foi en les vertus du libre-échange — guidée par les intérêts de l’industrie automobile allemande — proscrit la mise en place de mesures protectionnistes…

Autant de chimères que les tenants des nouveaux blocs impérialistes se sont, pour leur part, empressés de pourchasser, pour le pire, bien plus que pour le meilleur.

 

——–

  1. Donella Meadows, Dennis Meadows, Jorgen Randers, William Behrens, Rapport sur les limites à la croissance, Fayard, 1972.[↩]
  2. Selon la définition de la Première ministre norvégienne Gro Harlem Brundtland, autrice du rapport de la Commission des Nations unies sur l’environnement et le développement, publié en 1987.[↩]
  3. Voir notamment Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L’Évènement Anthropocène, Le Seuil, 2013.[↩]
  4. Jason W. Moore, Capitalism in the Web of Life, Verso Books, 2015 ; Dipesh Chakrabarty, The Climate of History in a Planetary Age, The University of Chicago Press, 2021.[↩]
  5. Naomi Klein, This Changes Everything, Simon & Schuster, 2014.[↩]
  6. Karl Marx, Contribution à la critique de l’économie politique, préface, 1859, Éditions sociales, 1977.[↩]
  7. Kohei Saito, Karl Marx’s Ecosocialism, Monthly Review Press, 2017.[↩]
  8. Cela devrait les obliger à un effort particulier dans la coopération pour la transition écologique. Or les aides décidées en leur faveur lors des COP restent insuffisantes : en 2024, lors de la COP 29 de Bakou, les aides actées par les pays riches en faveur des pays pauvres se sont limitées à 300 milliards de dollars par an.[↩]
  9. Yoichi Kaya, Keiichi Yokobori (dir.), Environment, Energy and Economy: Strategies for Sustainability, Université des Nations unies, 1997.[↩]
  10. La réforme du marché carbone part du constat que le Système d’échange des quotas d’émissions (SEQE), créé en 2005, s’est avéré inopérant en raison de l’attribution gratuite, limitée et excessive de droits à polluer. Pour faire remonter le prix de la tonne carbone, la réforme du SEQE réduit le volume des droits à polluer distribués et les rend payants. Le champ du marché des droits à polluer est élargi sur le marché intérieur à des branches jusqu’à présent non concernées.[↩]
  11. Le MACF n’est pas un dispositif protectionniste. Il égalise les règles du libre-échange, mais reste partiel. Il s’applique uniquement à certaines matières premières importées et épargne les produits finis fabriqués dans les pays tiers, qui continuent de pénétrer le marché européen.[↩]
  12. Les besoins en matières premières portent principalement sur le cuivre, le lithium, le nickel et le cobalt, dont la France et l’Europe sont, au demeurant, démunies.[↩]
  13. Serge Latouche, Le pari de la décroissance, Pluriel, 2022 ; Timothée Parrique, Ralentir ou périr, Seuil, 2022.[↩]
  14. À l’instar de l’Industrial Accelerator Act (IAA), proposition de règlement faite par la Commission européenne en 2026 et imposant des exigences bas carbone et made in Europe pour les aides d’État et les marchés publics.[↩]
  15. La part des énergies fossiles représente 45 % de la consommation d’énergie primaire en France et près de 60 % dans le monde.[↩]

Liem Hoang-Ngoc

Économiste hétérodoxe, spécialiste des théories de l’inflation et du chômage, Liem Hoang-Ngoc est maître de conférences en sciences économiques à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, membre du Centre d’économie de la Sorbonne. Ancien député européen socialiste (2009-2014) et initiateur de l’« Appel des économistes pour sortir de la pensée unique » (1996), il est par ailleurs secrétaire national à l’Économie du Parti socialiste. Ses travaux portent sur la macroéconomie post-keynésienne, la fiscalité et la critique des politiques d’austérité. Liem Hoang-Ngoc siège au sein du Conseil des Savoirs de Noûs.

Liem Hoang-Ngoc

Économiste hétérodoxe, spécialiste des théories de l’inflation et du chômage, Liem Hoang-Ngoc est maître de conférences en sciences économiques à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, membre du Centre d’économie de la Sorbonne. Ancien député européen socialiste (2009-2014) et initiateur de l’« Appel des économistes pour sortir de la pensée unique » (1996), il est par ailleurs secrétaire national à l’Économie du Parti socialiste. Ses travaux portent sur la macroéconomie post-keynésienne, la fiscalité et la critique des politiques d’austérité. Liem Hoang-Ngoc siège au sein du Conseil des Savoirs de Noûs.

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